Jumelages d’initiatives de lutte contre les désordres de l’information : construire un projet à plusieurs

Depuis 2021, l’Organisation internationale de la Francophonie a soutenu des dizaines d’organisations dans leur lutte commune contre les désordres informationnels. ODIL s’est intéressé aux prémices des projets lauréats en 2025.

Lutter contre les manipulations de l’information dans plusieurs pays à la fois : c’est le défi qu’ont relevé les lauréats des Appels à projets de jumelage d’initiatives de lutte contre les désordres de l’information portés par l’Organisation internationale de la Francophonie. Ces projets d’ampleur ont demandé des mois d’organisation à leurs porteurs, dont certains ont dû composer avec de fortes contraintes dans leurs territoires. Malgré des contextes très différents, leurs retours d’expérience recueillis par ODIL ont permis de tirer des enseignements applicables à tous, en tenant compte des spécificités de chacun. Dans cet article, ODIL rassemble leurs conseils pour construire un projet qui fonctionne. Une seconde publication reviendra sur les façons de le pérenniser. 

Des connaissances de longue date

Tous les porteurs de projets sollicités par ODIL en 2025 et en 2026 sont unanimes : avant de construire un projet ensemble, il faut d’abord se connaître. Clémence Buchet-Couzy, chargée de recherche au GRIP, explique avoir déjà rencontré les membres d’Éduk-Médias avant de créer le projet « Lutter contre la désinformation : initiative pour une recherche au service de l’éducation aux médias en Belgique et au Cameroun ». Pour les porteuses du projet « War and Lies », le festival WARM à Sarajevo, en Bosnie-Herzégovine, a été un point de rencontre déterminant. « Une grande partie des fondateurs du Centre d’études interdisciplinaires sur les médias haïtiens (CEIMH) sont d’anciens journalistes qui, avant de faire des études supérieures, ont été formés à l’institut Panos », précise Wisnique Panier, cofondateur et directeur du comité exécutif du CEIMH et co-porteur du projet « Stop à l’intox » en Haïti. Pour construire le projet « Actimed », le GAPP Bénin a été orienté par des journalistes togolais avec qui il travaillait déjà vers son partenaire, l’Observatoire togolais des médias. Emmanuel Gansè, président de l’Association des blogueurs du Bénin, explique avoir déjà travaillé avec YAGA Burundi au sein du projet international « Right here, right now », avant de co-créer le projet « Lutter contre la désinformation et promouvoir l’information fiable au Bénin et au Burundi ».

Il faut penser à la valeur ajoutée de votre partenaire par rapport à votre organisation.

Selma Zulić (Mediacentar/War and Lies)

Ces rencontres en amont de la construction du projet sont essentielles pour évaluer les compétences de chaque partenaire. « Il faut penser à la valeur ajoutée de votre partenaire par rapport à votre organisation », résume Selma Zulić, chargée de programme à Mediacentar et co-créatrice du projet « War and Lies ». Plusieurs organisations ont souligné leur complémentarité avec leurs partenaires. « Panos a l’expérience du terrain, nous avons l’expérience scientifique et académique. Ça a permis d’aboutir à des résultats concrets », relate Wisnique Panier. YAGA Burundi et l’Association des blogueurs du Bénin ont mutualisé leurs compétences contre les désordres de l’information dans leurs pays, tous deux concernés par des élections en 2025. Selon Fabrice Makem, grâce à son partenariat avec le GRIP, Éduk-Médias a pu mettre en œuvre « une véritable évaluation de l’impact de l’éducation aux médias et à l’information sur les comportements des uns et des autres ». 

Des projets sur-mesure et adaptables

Les échanges réguliers entre partenaires et la mutualisation des savoirs pendant la construction du dossier et lors de la mise en œuvre du projet permettent alors de construire un projet sur-mesure, ancré dans son territoire. Certains projets, comme celui du GRIP et d’Éduk-Médias, ou celui de l’Association des blogueurs du Bénin et de YAGA Burundi, se sont déroulés dans un contexte électoral. Le projet « Stop à l’intox » a été mené par des acteurs connaisseurs des enjeux autour des désordres de l’information en Haïti. Le GAPP Bénin et l’Observatoire des médias au Togo (OTM) ont travaillé avec deux universités togolaises et cinq universités béninoises. Le projet « War and Lies » a réuni une dizaine de journalistes basés dans ses trois pays cibles (la France, l’Ukraine et la Bosnie-Herzégovine).

Connaître le terrain, c’est aussi savoir s’adapter à ses contraintes. Jean-Claude Louis, président de l’institut Panos en Haïti, raconte qu’« il est vraiment difficile de se rendre d’un endroit à l’autre. Comme les artères sont occupées par des gangs, on a dû prendre un hélicoptère pour aller de Port-au-Prince à Jacmel ». D’autres projets ont aussi dû prendre en compte les différences linguistiques et culturelles de leurs pays. « Lorsque vous traduisez un article bosniaque pour le public ukrainien, il faut ajouter du contexte, et vice versa », explique Selma Zulić. Au Bénin et au Burundi, « nos médias sont souvent poussés à produire en français. C’est moins facile en langue locale, et cela nécessite des gymnastiques pour trouver la terminologie adéquate », décrit Blaise Nzambimana, chef de projet de YAGA Burundi. 

Il ne suffit pas qu’un partenaire monte tout le projet puis le soumette à l’autre.

Hermann Kékéré (GAPP Bénin/ACTIMED)

Communiquer pour co-construire

Face à ces défis, échanger entre partenaires devient primordial, de la construction du projet à son exécution. « Élaborer ensemble le plan de travail et le calendrier permet de repenser les choses si certains participants n’ont pas d’expérience préalable dans le domaine des projets transnationaux, de réfléchir au temps que cela prendra, aux différents contextes et langages, et de partager les leçons apprises tout au long du processus », affirme Selma Zulić. Pour Hermann Kékéré, président du GAPP Bénin, « la co-construction est très importante. Il ne suffit pas qu’un partenaire monte tout le projet puis le soumette à l’autre. Il faut vraiment identifier les activités communes à mener ensemble de part et d’autre. » Anne Poiret, fondatrice d’After War et co-porteuse du projet « War and Lies », va dans le même sens : « Le fait qu’un partenaire n’impose rien aux autres est essentiel. Le projet s’est construit de manière assez équilibrée, même si nous avions tous nos spécificités, et c’est sans doute la raison pour laquelle tout s’est déroulé sans accroc ».

Boucles de mails, réunions de planification, suivi régulier des procédures administratives et du budget sont autant de conditions citées pour s’adapter aux inattendus. « On avait eu des réunions de planification entre les deux institutions pour s’assurer qu’on suit le plan initial et qu’on respecte scrupuleusement le budget », décrit Wisnique Panier. Pour Blaise Nzambimana, « le partenaire qui a reçu le fonds doit s’assurer que ce qui est mentionné dans l’accord-cadre de l’OIF est respecté à la lettre ». La plupart des porteurs de projets insistent aussi sur la nécessité de prévoir une période la plus large possible pour les travaux collectifs, et d’anticiper les problèmes liés à aux demandes de visas, à l’accès à Internet dans les zones reculées, ou encore aux difficultés techniques rencontrées par certains bénéficiaires du projet.

Ces échanges réguliers permettent aussi d’ouvrir d’autres discussions sur l’avenir du projet, au-delà du seul programme pensé lors du dépôt de la candidature. Certains lauréats des précédentes éditions ont nourri l’ambition d’aller plus loin que leur objectif d’origine : c’est le sujet du second article de notre série, à venir prochainement. 

(Crédits photo : Alan Aprilio / Unsplash)

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