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« Les plateformes se sont engagées à continuer la collaboration avec les régulateurs. » (Mamadou Oumar Ndiaye, président du REFRAM)

Quel est le rôle des régulateurs des médias dans la lutte contre les désordres de l’information en Francophonie ? ODIL a échangé avec Mamadou Oumar Ndiaye, président du Réseau francophone des régulateurs des médias (REFRAM).

Fort de ses quarante années de journalisme, fondateur du quotidien sénégalais Le Témoin, Mamadou Oumar Ndiaye est devenu président du Conseil national de régulation de l’audiovisuel, organe de régulation du Sénégal, avant d’être nommé à la tête du Réseau francophone des régulateurs de médias en 2025. Alors que la deuxième Conférence internationale sur la gouvernance des plateformes numériques s’est tenue en février 2026, ODIL l’a rencontré pour parler des enjeux auxquels sont confrontés les gendarmes de l’audiovisuel francophone. 

Quels sont les principaux défis auxquels se confrontent les régulateurs francophones ? 

Les régulateurs africains et francophones ont besoin d’être accompagnés en matière de formation et d’équipements technologiques, pour pouvoir accomplir efficacement leur mission de régulation. Aujourd’hui, cela implique être outillé sur le plan intellectuel pour pouvoir intervenir efficacement dans le domaine de la régulation des réseaux sociaux et de posséder des équipements performants qui permettent un monitoring efficace de ces plateformes. La plupart des régulateurs africains disposent d’outils obsolètes conçus uniquement pour monitorer l’audiovisuel classique (télévision, radio). Nous ne détenons pas forcément, voire pas du tout, d’outils techniques adéquats pour pouvoir l’accomplir efficacement, ni de ressources humaines vraiment qualifiées. Sur ce plan, l’accompagnement d’organisations comme l’Organisation internationale de la Francophonie est hautement souhaitable pour accomplir pleinement nos missions. 

Après le protocole d’Abidjan et l’appel de Villers-Cotterêts, où en est le dialogue entre les grandes plateformes et les régulateurs francophones ?

Ce dialogue avance lentement mais sûrement. Aujourd’hui, nous entrons dans une phase d’actes concrets et de résultats obtenus justement grâce à ce dialogue qui a été initié par le RIARC et le REFRAM. Ce dialogue a commencé à Abidjan avant ma prise de fonction, et se poursuit. Au mois de décembre 2025, Dakar a accueilli une conférence à laquelle ont participé le RIARC mais également le REFRAM. Toutes les plateformes numériques sauf une y étaient représentées, et elles ont réaffirmé leur volonté de s’engager à amplifier ce dialogue et à achopper pleinement avec les régulateurs du continent et de la Francophonie dans le but de lutter contre la désinformation, les messages de haine, les deepfakes et toute forme de manipulation de l’information. Il s’agit d’aider les régulateurs à accomplir leur mission de veiller au respect de la loi et de la réglementation et de s’attaquer à tout ce qui peut dresser les communautés les unes contre les autres, perturber la cohésion sociale, avoir des conséquences en termes de défense de l’intégrité du territoire national, de cohabitation harmonieuse avec les communautés, pour la défense des minorités, de la diversité culturelle si chère à la Francophonie. Les plateformes se sont engagées à continuer la collaboration avec les régulateurs. 

Comment cet engagement des plateformes envers les régulateurs s’est-il traduit, concrètement ?

Le président du RIARC a dû saisir les plateformes la veille, pendant et après les dernières élections présidentielles au mois d’octobre 2025 parce que des publications de nature soit de désinformation, soit de manipulation, mais également de l’incitation à la haine, pouvaient mettre en danger la sincérité du scrutin mais aussi provoquer des troubles en Côte d’Ivoire. Toutes ses demandes ont été suivies d’effet : les publications ont été retirées et les comptes supprimés. TikTok est venu à Dakar pour tenir un séminaire sur le thème de la manipulation de l’information. Les diverses plateformes ont mis à la disposition des régulateurs des numéros de téléphone, des points de contact qui permettent de faire des saisines de manière à ce que tous les signalements puissent être traités de manière très rapide.   

Lors de l’ouverture du premier forum du REFRAM, vous avez émis le constat d’un écart entre les décisions des plateformes et les réalités locales des pays d’Afrique francophone. Y a-t-il eu des avancées en ce sens ? Sur quels leviers s’appuyer pour régler ce problème ?

L’un des problèmes, c’est la multiplicité des interlocuteurs. Il y a autant de législations que de pays africains. C’est difficile pour les plateformes d’avoir autant d’interlocuteurs que de régulateurs car chacun défend sa propre législation. Il y a aujourd’hui un processus de regroupement en cours de manière à ce qu’on ait des législations communautaires qui pourraient permettre de faciliter le dialogue. Aujourd’hui, nous sommes vraiment dans cette démarche de regroupement pour aider à la formation des régulateurs de manière à ce qu’ils puissent s’habituer eux-mêmes au numérique, ce qui n’est pas évident.

Il y a également tout un travail à faire sur les particularités et la diversité des langues qui sont utilisées. Il est possible d’identifier les langues majoritairement parlées pour que la modération se fasse en ces langues. Par exemple, en signalant des mots-clés dans nos langues vernaculaires et nationales pour faciliter par le biais de l’IA la modération. C’est un vaste chantier qui ne fait que commencer mais il y a déjà des effets. Il est question d’aller vers un mouvement global qui pourrait contraindre les grandes plateformes à accepter la régulation au niveau mondial par le biais de regroupements comme celui qu’est en train d’impulser l’Unesco.

En Europe, la compétence de sanction a finalement été attribuée à la Commission européenne car les régulateurs nationaux européens n’ont pas forcément les épaules face à la puissance économique et politique des grandes plateformes. Un tel modèle en Afrique et dans les autres régions de la Francophonie est-il envisageable ?

Il est fortement souhaitable. Nous travaillons à nous inspirer du modèle européen pour mettre en place une directive sur les services numériques ou un instrument similaire pour parler d’une seule et même voix. Aujourd’hui, il a été retenu depuis quelques mois l’idée de mener un lobbying au niveau de l’Union africaine afin que le projet puisse être traité au niveau continental et pas seulement sous-régional. L’idée est de faire en sorte que le combat soit d’abord porté au niveau de l’Union africaine afin que les chefs d’État s’emparent ensuite du sujet. Cela pourrait déboucher sur un modèle de directive continentale concernant les services numériques de manière à internationaliser le dossier. À ce jour, il n’y a que 20 pays au sein du RIARC : il faudrait faire en sorte que les 53 pays du continent à travers l’Union africaine suivent cette démarche.

Les mécanismes de régulation peuvent paraître encore assez opaques pour le grand public. Comment les régulateurs francophones peuvent-ils les rendre plus lisibles ? 

L’éducation aux médias et à l’information (EMI) a été identifiée comme une des principales solutions pour sensibiliser le grand public depuis l’école élémentaire jusqu’à l’université mais aussi par le biais de campagnes de sensibilisation. Aujourd’hui, aussi bien au niveau du REFRAM que du RIARC, il a été décidé de mettre l’accent sur l’EMI. Ça fait partie des résolutions prises à Dakar récemment, à Rabat au Maroc où le RIARC était en conférence, à Abidjan, à Paris au mois d’octobre où l’OIF avait organisé une rencontre. Partout, il a été dit que l’EMI constitue l’une des clés, pour ne pas dire LA clé pour lutter contre les désordres informationnels, contre les messages de haine, les deepfakes etc. Aujourd’hui, les populations ne pourront être prémunies contre les dérives et dérapages des grandes plateformes qu’en étant éduquées et sesibilisées. C’est fondamental. 

(Crédits photo : CNRA)

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