Les désordres de l’information sont devenus systématiques en période électorale. Comment s’en protéger ? L’équipe d’ODIL a assisté à deux événements pour recueillir la parole de plusieurs acteurs qui se battent au quotidien.
Protéger la démocratie, c’est aussi lutter contre les désordres de l’information. Un principe compris par la majorité des citoyens de l’Union européenne : selon une enquête Eurobaromètre publiée en 2023, « 78% d’entre eux sont préoccupés par la désinformation qui influence les décisions de vote ». Ils sont par ailleurs 81% à considérer que « l’ingérence étrangère dans les systèmes démocratiques constitue un problème grave ». Ces derniers mois, plusieurs pays ont vu les désordres informationnels s’amplifier en période électorale, comme l’Arménie, la Côte d’Ivoire ou encore le Cameroun.
La France, elle, a été touchée par plusieurs tentatives de manipulation de l’information par des acteurs étrangers lors des élections municipales de 2026 selon Viginum, le service de l’État chargé de détecter les ingérences numériques étrangères. Alors que les élections présidentielles approchent, celles et ceux qui luttent au quotidien contre les désordres de l’information dans le pays s’organisent. Certains d’entre eux se sont exprimés à la conférence de clôture du projet DE FACTO 2 et au Démocratie Forum à Paris ; l’équipe d’ODIL s’y est rendue pour les écouter.
« La désinformation tue aussi les démocraties », explique Bertrand-Léo Combrade, professeur de droit public spécialisé en droit constitutionnel et directeur de la publication des Surligneurs. « Dans un régime véritablement démocratique, les citoyens doivent voter durant des élections libres et régulières, avec un vrai choix entre des orientations politiques différentes. Si les électeurs sont influencés par la désinformation, cela influe sur le vote » et affaiblit donc le système démocratique. Co-fondatrice de l’ONG Singa et présidente de l’Académie des Futurs Leaders, Alice Barbe souligne l’importance de « la désinformation de l’intérieur », menée par des acteurs comme le milliardaire d’extrême droite Pierre-Édouard Stérin ou des mouvements concentrés sur des sujets progressistes comme les droits des femmes, le droit à l’avortement ou l’immigration. « C’est une bataille culturelle et politique », insiste-t-elle.
La désinformation tue aussi les démocraties.
Bertrand-Léo Combrade (Les Surligneurs)
Une bataille qui implique aussi les sujets touchant au réchauffement climatique : dans un rapport publié en septembre, l’Observatoire des Médias sur l’Écologie a noté une hausse de 28% des contenus climatosceptiques sur les 18 chaînes de télévision et de radio françaises les plus consultées par rapport au premier semestre 2025. « Ce sont souvent les mêmes petites musiques qui reviennent sur des sujets fortement “conflictualisés” comme les énergies renouvelables et les véhicules électriques, observe Eva Morel, secrétaire générale de QuotaClimat. Mais aussi autour d’événements climatiques extrêmes ou encore de déclarations d’hommes politiques comme Donald Trump ». Elle déplore aussi que « les climatosceptiques [soient] vus comme un mouvement légitime » alors que la responsabilité humaine dans le réchauffement climatique fait consensus dans le champ scientifique.
Les journalistes se posent aussi la question du risque d’accroître la visibilité d’un contenu qui fragilise la démocratie. Selon Alexandre Phalippou, rédacteur en chef adjoint à Ouest-France, la désinformation autour des municipales a été moins intense qu’escompté. « Beaucoup de choses passent sous le radar, comme la désinformation au niveau local, qui n’est pas le fait d’une ingérence mais plutôt des militants, ou des blagues », observe-t-il. Pendant cette période, la rédaction est aussi tombée sur le détournement d’une Une du journal. « Viginum nous a prévenu mais la question s’est posée pour savoir s’il fallait le traiter ou pas », se souvient le journaliste, qui indique que « d’autres médias l’ont fait ». Les mêmes questionnements se sont glissés dans la rédaction de l’Agence France-Presse. Julie Charpentrat, rédactrice en chef du service d’investigation numérique de l’AFP, souligne le risque d’instrumentalisation par les désinformateurs – une stratégie notamment adoptée par le mode opératoire informationnel russe Overload, aussi appelé Matriochka.
Les plateformes (…) ont un rôle à jouer de par leur modèle économique.
Alice Barbe (Académie des Futurs Leaders)
Les rédactions doivent d’autant plus prêter attention aux sujets qu’elles choisissent de couvrir qu’elles sont scrutées par des acteurs qui les accusent de connivence avec les pouvoirs en place. Julie Charpentrat se souvient aussi de « narratifs anti-médias et anti-Commission européenne, des accusations de collusions » visant l’AFP. Des narratifs qui s’accompagnent de « la perversion de la notion de liberté d’expression » et la « problématique criante du désinvestissement des plateformes dans la lutte contre la désinformation au vu de leur rôle actif dans la pollution de l’espace informationnel », citant l’exemple récent de Meta, qui a décidé de remplacer les organismes de vérification des faits par les notes de la communauté en Amérique latine. « Les plateformes ne sont pas transparentes sur leurs algorithmes. Elles ont un rôle à jouer de par leur modèle économique », abonde Alice Barbe. Selon elle, ce modèle économique incite à créer des contenus inauthentiques, comme la slopaganda, des contenus générés par IA de mauvaise qualité qui s’attaquent de plus en plus aux sujets de société.
« Lutter contre la désinformation, c’est lutter contre des individus et des structures qui veulent déstabiliser un ordre social, politique et économique dominant. On peut apparaître comme des alliés objectifs du système en place. Il y a donc un risque de prise de distance d’un certain nombre de citoyens », observe Bertrand-Léo Combrade. Ce risque est d’autant plus prégnant que le maillage local des médias se distend, faute de moyens. Des initiatives existent néanmoins pour impliquer davantage de citoyens dans la lutte contre les désordres de l’information et restaurer la confiance. À Ouest-France, « on a mis en place une équipe “Ouest-France et vous” pour les municipales. Il y a eu très peu de remontées mais il y a un vrai rôle à jouer : les lecteurs sont là pour aider et relayer le débunkage de fausses informations », relate Alexandre Phalippou. Pour Arnaud Mercier, coordinateur scientifique du projet DE FACTO, « il ne s’agit pas seulement d’apprendre à lutter contre la désinformation mais de prendre conscience de la manière dont notre cerveau fonctionne et peut nous berner, comme avec les illusions d’optique. La première des choses, c’est d’aider chacun à prendre conscience des biais cognitifs et de la façon dont la désinformation peut activer ces biais. »
Les lecteurs sont là pour aider et relayer le débunkage de fausses informations.
Alexandre Phalippou (Ouest-France)
Pour sensibiliser les citoyens, « un levier intéressant est la détection des signaux faibles assistée par IA sur des thématiques sensibles à la désinformation » selon Eva Morel. Un concept fondateur du projet Droit à l’info mené par QuotaClimat et Les Surligneurs et qui porte déjà ses fruits : « On produit des ressources de fact checking. On touche des journalistes, des influenceurs, des ONG, des responsables politiques… Ça permet de “silencier” les acteurs de la désinformation ». Eva Morel prône « l’ingénierie sociale », et « trouver des ponts entre des acteurs qui ne se parlaient pas nécessairement ». Pour Julie Charpentrat, « ce qui manque [aux journalistes], c’est l’approche scientifique au sens universitaire, avec du recul et de la mise en perspective. » Un rapprochement entre les rédactions et les institutions serait alors une bonne piste, tout en conservant un aspect fondamental des médias dans une démocratie : l’indépendance.
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