En 2025, l’Organisation internationale de la Francophonie a soutenu dix projets de jumelages d’initiatives francophones de lutte contre les désordres informationnels. ODIL a échangé avec les porteurs du projet « War and Lies ».
Raconter la désinformation pendant et après la guerre, à travers les yeux de ceux qui la vivent : c’est l’objectif du projet « War and Lies », conduit par After War (France), Mediacentar (Bosnie-Herzégovine), et l’Institut pour le développement de la presse régionale (Ukraine). Le projet a mobilisé un consortium de onze journalistes issus des trois pays, qui ont couvert des sujets aussi variés que la désinformation visant les réfugiés en France, le relai de la propagande pro-russe par des prêtres orthodoxes ukrainiens, ou encore la persistance de la manipulation de l’information trente ans après la fin de la guerre en Bosnie-Herzégovine. Sept reportages ont été rédigés et traduits dans les trois langues du projet avant d’être publiés dans des médias français, ukrainiens et bosniaques.
Pour en savoir plus sur ce projet soutenu par l’Organisation internationale de la Francophonie, ODIL a échangé avec Anne Poiret, fondatrice d’After War, Selma Zulić, chargée de programme à Mediacentar, et Olha Virsta, chargée de communication à l’Institut pour le développement de la presse régionale (RPDI).
En quoi consiste le projet ? À date, quels sont les résultats ?
Selma Zulić : L’idée de ce projet mûrissait depuis un certain temps. Nous voulions essentiellement tester de nouvelles approches pour mettre en lumière la question des désordres de l’information dans les contextes de guerre et d’après-guerre. Notre objectif était de trouver des personnes prêtes à se rendre sur le terrain et à montrer l’influence des désordres de l’information (comme la propagande, le révisionnisme et le déni des crimes de guerre) sur la vie quotidienne. Nous avons constitué un réseau de dix journalistes, en plus de notre équipe. Actuellement, nous réfléchissons à la manière de poursuivre le projet et d’exploiter le réseau, les ressources pédagogiques, mais aussi la coopération entre les partenaires pour rendre nos environnements plus sûrs et œuvrer en faveur de la vérité et du journalisme professionnel.
Nous avons passé plusieurs mois, durant la période de mentorat, à nous rencontrer pour discuter des articles et de la manière de les écrire dans les trois langues.
Anne Poiret (After War)
Anne Poiret : L’appel à projets de l’Organisation internationale de la Francophonie a été une réelle opportunité pour nous de combattre cet aspect spécifique de la désinformation. Nous avons pu, tout au long de l’année, accomplir beaucoup de choses, depuis la sélection des journalistes jusqu’à l’organisation d’un atelier à Sarajevo grâce à l’appui de Mediacentar, qui nous a accueillis là-bas. Cela nous a vraiment aidé à comprendre l’ampleur de la désinformation et le vécu d’un journaliste de guerre ou de post-conflit. Une journaliste ukrainienne basée au Kosovo a pu créer des liens avec d’autres journalistes du pays. Celles qui ont publié leur travail dans La Croix ont aussi écrit sur leurs confrères et consoeurs ukrainiens. Nous avons passé plusieurs mois, durant la période de mentorat, à nous rencontrer pour discuter des articles et de la manière de les écrire dans les trois langues. Certains reportages ont rencontré un large écho, comme celle sur la propagande russe relayée par des prêtres orthodoxes ukrainiens.
Olha Virsta : Le projet m’a vraiment touchée et m’a donné à réfléchir, car nous avons connu beaucoup de problèmes liés à la désinformation par le passé : par exemple, une participante du projet a vu son nom instrumentalisé par la campagne Doppelgänger. Nous étions sur la même longueur d’onde concernant l’idée de raconter l’influence de la désinformation et de la propagande à travers des histoires humaines, et cela correspondait parfaitement à ce que pouvaient ressentir les journalistes ukrainiens depuis le début de la guerre. Mais la richesse du projet reposait surtout dans l’échange d’expériences entre les participants. Nous avons réussi à créer ce réseau de journalistes qui vivent dans différents pays, mais qui ont aussi des problèmes en commun, ainsi que des idées sur les sujets sur lesquels ils souhaitent travailler, ce qui nous a permis d’avoir des angles inattendus.
Qu’est-ce qui vous a conduit à travailler ensemble ?
AP : Il y a deux ans, je suis partie à Sarajevo pour participer au festival WARM. J’y ai rencontré Selma et j’ai été tellement impressionnée par le travail de Mediacentar en Bosnie-Herzégovine que j’ai voulu que l’on trouve un moyen de collaborer. Nous avons échangé pendant plusieurs semaines et nous avons aussi envisagé d’intégrer une autre organisation dans le projet pour créer ce réseau de reporters de guerre et d’après-guerre. Lorsque l’OIF a lancé son appel à projets, nous avons pensé que c’était l’opportunité de monter quelque chose ensemble. Nous avons donc commencé à travailler et à avoir tous ces échanges qui ont dépassé le seul cadre de l’appel à projets.
D’une manière symbolique, tous nos chemins se sont croisés à Sarajevo.
Selma Zulić (Mediacentar)
SZ : Nous avons effectivement commencé à collaborer avant l’appel à projets. J’ai rencontré à Sarajevo une amie et collègue d’Olha qui m’a présenté à elle et à son équipe lors de la projection d’un documentaire sur le reportage de guerre en Ukraine. Nous avons levé des fonds et nous avons commencé à chercher d’autres occasions pour renforcer notre partenariat et commencer réellement à travailler ensemble. D’une manière symbolique, tous nos chemins se sont croisés à Sarajevo, et c’est également là-bas que nous avons organisé la première formation commune dans le cadre du projet.
OV : Quand mon amie m’a présenté Anne et Selma, je me suis dit que cela correspondait parfaitement à ce que nous faisions. Par le passé, le RPDI avait porté le projet « Behind the News », qui s’inscrit dans le cadre d’une campagne contre la désinformation et la propagande en Ukraine. Plusieurs projets que nous avons menés étaient similaires, d’une certaine manière, à ce que nous faisons aujourd’hui : il ne s’agissait pas tant d’évoquer les conséquences de la désinformation sur la vie des gens, mais plutôt de mettre en avant des récits où l’humain était au centre.

Avez-vous eu des difficultés pour mettre en œuvre ce projet ? Si oui, comment les avez-vous surmontées ?
SZ : La partie éditoriale a pris plus de temps que prévu parce que nous produisons des articles qui doivent ensuite être traduits en trois langues différentes. Lorsque vous traduisez un article bosniaque pour le public ukrainien, il faut ajouter du contexte, et vice versa. Cette période a été assez stressante, mais tous les articles ont pu avoir une traduction de qualité. Je pense que c’est une bonne leçon à tirer pour tous les projets transnationaux en plusieurs langues. C’était aussi vraiment difficile de promouvoir nos reportages sur les réseaux sociaux. Nous voulions mettre en avant tous les articles, mais Meta n’était pas enclin à diffuser des sujets sur la guerre et l’après-guerre. Nous avions rencontré le même problème auparavant : lorsque l’on tente de raconter la vérité ou de contrer certaines fausses informations, on peut se faire bloquer à cause de certains termes, formulations ou tournures que les algorithmes perçoivent comme une menace. Nous avons dû trouver d’autres solutions, et cela dépendait énormément de ces immenses plateformes qui décident quelles informations sont mises en avant ou non.
AP : C’était très fluide de notre côté. Comme Selma le soulignait, nous avons sous-estimé certaines étapes du travail, en particulier la traduction, et dans une moindre mesure l’édition. Mais je suis très contente de cette première expérience au sein d’un consortium. J’ai trouvé ça vraiment facile d’une certaine manière, et très enrichissant, parce qu’il s’est passé beaucoup de choses auxquelles je ne m’attendais pas.
Quels conseils pourriez-vous donner aux organismes qui voudraient participer à l’Appel à projets ?
SZ : Il faut penser à la valeur ajoutée de votre partenaire par rapport à votre organisation. C’est aussi important de faire le dossier de candidature ensemble. Tous les partenaires, à tous les niveaux, ont participé de manière approfondie à l’examen des différentes parties de la candidature. Élaborer ensemble le plan de travail et le calendrier permet de repenser les choses si certains participants n’ont pas d’expérience préalable dans le domaine des projets transnationaux, de réfléchir au temps que cela prendra, aux différents contextes et langages, et de partager les leçons apprises tout au long du processus.
AP : Je pense que le fait qu’un partenaire n’impose rien aux deux autres est essentiel. Le projet s’est construit de manière assez équilibrée, même si nous avions tous nos spécificités, et c’est sans doute la raison pour laquelle tout s’est déroulé sans accroc. Je tiens également à féliciter Mediacentar, car même s’ils ont été le partenaire principal, leur leadership s’est exercé en douceur. Ils ont favorisé la coopération et ont toujours résolu les désaccords et les malentendus avec beaucoup de finesse et d’expérience. L’expérience d’Olha dans ces domaines a aussi été vraiment essentielle. Je pense qu’il faut trouver un partenaire expérimenté et coopérer en permanence, en anticipant largement les problèmes, pour que rien ne soit imposé.
Le plus important est de communiquer toutes les possibilités, toutes les directions que le projet peut prendre.
Olha Virsta (RPDI)
OV : Il y a eu une franchise rare tout au long du projet, et c’était une manière très saine de surmonter certaines situations difficiles. Et je pense que pour le candidat, le plus important est de communiquer toutes les possibilités, toutes les directions que le projet peut prendre, et de ne pas avoir peur de se fixer des objectifs ambitieux et d’adopter un plan très soigné pour les atteindre.
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